Par Eric Laurent

Depuis le moment où nous avons ouvert le Congrès de l’AMP aux non-membres, les demandes n’ont cessé d’affluer. Nous avons alors réquisitionné toutes les salles disponibles du Palais du Congrès jusqu’à ce que nous nous heurtions aux murs. L’insistance de ces demandes indique l’intérêt renouvelé pour le Congrès une fois qu’il est résolument inscrit dans la ligne des journées de l’ECF. Le mouvement à été double, une nouvelle sélection des cas cliniques concentrant la classique journée clinique en une matinée et un appel à de nouvelles contributions pour l’après midi du même Jour des multiples

Dès le 14 janvier dans le n°83, nous avons publié la liste des 33 cas retenus, auxquels se sont ajoutés 3 autres pour atteindre 36. D’autre part l’appel à contribution a été entendu. Le 17 février nous avons publié, toujours dans le JJ, la liste des 163 propositions d’interventions qui nous sont parvenues. Parmi ces textes, environ un quart seront lus lors du Congrès, les autres seront publiés. Les inscriptions ont été comme une vague qui, dès la fin des vacances australes (fin février), relayant la fin des vacances boréales (début janvier), ont failli tout emporter devant leur enthousiasme. Je reprends immédiatement la métaphore de la vague, pour déplorer les effets délétères de la détérioration climatique qui nous a valu un tsunami au Chili et un phénomène étrange en France qui a balayé nos côtes atlantiques. Disons plutôt que nous avons été pris dans un rythme trépidant du type du « Sacre du printemps » de Stravinsky, qui s’est imposé dans  notre champ. Ce tempo nouveau permet de révéler que, depuis la publication du volume Scilicet, nous avons avancé. Nous nous sommes avancés dans ce régime de la disjonction « entre vérité et réel », que l’article de Pierre Malengreau, dans Papers n°6, situait comme tournant dans la lecture de Lacan par Jacques-Alain Miller.

Le semblant défie l’opposition entre le voir et le vu, entre l’objet et sa représentation. Pour déplacer l’évidence du phallus qui manque à sa place, dans le champ de la vision, Lacan souligne que le sujet peut rêver se voir voyant. Bien qu’il ne puisse se voir voyant, il peut le rêver. Lacan fait référence au poème de Paul Valéry de la « Jeune parque », qui se voit voyante. Elle tente cette expérience, d’une conscience qui pourrait se rêver consciente d’elle-même. Sartre avait aussi rêvé très loin des histoires de conscience thétique et non thétique d’elles-mêmes, tout un embrouillamini qui sont les labyrinthes du rêve sartrien.

Lacan oppose ce rêve de la conscience et le monde du rêve proprement dit où il note que dans le rêve, quelque soit la vivacité des perceptions ou à cause même de l’intensité de celles-ci ou de leur déformation, on peut dire à la fois que le rêveur est à toutes les places, et même noter que le rêveur peut dire dans le rêve « ce n’est qu’un rêve ». Dans les moments d’angoisse il peut rêver un tout petit peu plus, un court moment, tout en se disant « ce n’est qu’un rêve», mais comme le note Lacan jamais il ne se dit « malgré tout je suis la conscience de ce rêve ». « C’est un rêve » n’implique pas « je suis la conscience de ce rêve ». Puisque le rêveur est à toutes les places il ne peut pas énoncer un « je suis » car le rêve lui même est un « je suis, je suis le rêve ». L’expérience du rêve, par son articulation entre visible et invisible,  par l’impossibilité de cette conscience d’être là, est justement proche de ce qui se produit dans la rencontre sexuelle.

Lacan dira plus tard que les garçons n’auraient aucun rapport avec les filles s’ils n’avaient pas les rêves pour les guider. C’est une ironie de Lacan à l’égard de la position masculine dénonçant le monde des semblants. Il faut oser énoncer une telle proposition à l’époque de la dite « libération sexuelle », et les répéter à l’époque de l’hyper-modernité  où les  petits garçons regardent des films pornographiques à l’âge de douze ans. Ils ont tous les renseignements. Et néanmoins Lacan a l’idée que quelque soit la démocratisation de la pornographie et le fait de mettre des corps féminins dans toutes les tenues et positions à la disposition générale des populations, cela ne correspond pas à l’expérience de la sexualité, s’il n’y avait pas le rêve, le rêve de la conscience de se voir, de se voir ayant un rapport sexuel, la jeune parque pornographique. Le rêve en abolissant la distance entre la perception et le rêveur, introduit un monde où pourrait s’approcher ce que serait l’enchevêtrement des corps. Dans le rêve prend forme ce qui est un mode d’articulation entre « la jouissance est invisible » et le monde de la représentation – image et signifiant.

Le terme de semblant que Lacan va proposer est fait pour nous dire que là où toute philosophie de la représentation vient à trouver une impasse. Le « semblant » est ce qui vient nommer la forme possible de la jouissance. Il désigne un passage de l’invisible à ce qui est enforme, pour que ça ne soit justement pas « la » forme du corps.

Lacan se sert du schéma de la pulsion pour illustrer la distinction chez Freud entre le bord, la zone érogène de la pulsion, et la direction du mouvement pulsionnel, pour faire valoir le trajet pulsionnel où le bord s’atteint lui-même. Le trajet de la pulsion, quelle qu’elle soit, a un côté surréaliste comme le parapluie sur la table de dissection, ou d’autres éléments étranges. Ce circuit pulsionnel passe par un certain nombre de signifiants qui permettent au sujet de retrouver sa jouissance. Ce circuit néanmoins n’est pas l’objet oral lui même qui n’est sur aucun des points de la ligne, il n’est que le parcours, il n’est que le battement qui va permettre que le bord se satisfasse lui-même, que la bouche se satisfasse elle-même et qu’elle dégage un enforme qui vient là marquer l’écart, le battement, le parcours entre le temps nécessaire à ce que le sujet se frappe lui-même et trouve sa jouissance. Cet enforme là est à distinguer du trajet pulsionnel comme tel, il n’est pas du tout du même ordre que la forme de la forme du corps, de ce qui se voit dans l’image. Il est ce mixte imaginaire-symbolique articulé à la jouissance réelle qui se produit.

Lacan dira ensuite en prenant les trois consistances RSI que l’objet a est au croisement des trois – il les ramène à un triangle. L’objet (a) , qui est cet enforme est aussi bien ce qui est tenu entre les consistances RSI. Vous pouvez les mettre sous forme de triangle comme sous forme de noeuds. Objet coincé au centre comme cet enforme serré qui vient là d’avant toute forme possible, marquer un semblant. L’objet petit a est semblant de jouissance, il est ce à quoi le monde des rêves nous donne accès, il est ce qui vient répondre à la fois au caractère factice de l’objet qui échappe à toute empathie, le phallus, qui vient manquer à sa place, qui est tache, qui lui n’aura pas de représentation, et pourtant il y aura sur ce fond-là un enforme de la jouissance qui vient prendre le relais de ce qui ne peut avoir d’autre forme visible que le voile qui vient recouvrir cette tache.

Alors que nous pensions que les semblants sont des signifiants, alors que nous avions en 2008 l’opposition des semblants côté signifiant et la chose même du côté objet petit a, il nous faut au contraire ici considérer que l’objet a est semblant. L’objet petit a est le semblant de jouissance qui vient contaminer les signifiants. Tout ce qui peut être de l’ordre des semblants comme signifiants maîtres, les semblants à respecter, les mômeries des cérémonies, tout ce que Voltaire a dénoncé, tout ce par quoi tient le monde, nous le pensons spontanément en terme de signifiants ou d’objets comme le sceptre du juge anglais qui revêt sa perruque et sa toge et qui peut alors envoyer à la mort un certain nombre de gens. « J’ai revêtu les semblants qui me permettent d’accomplir un acte d’ordinaire interdit, comme condamner quelqu’un à mort ».

C’est un aspect superficiel du semblant,  son abord le plus profond réside en ce que l’objet lui-même, l’objet a, l’enforme de la jouissance est un semblant. Et non pas un semblant d’être. Il ruine toute perspective de l’être. L’objet petit a est une expérience qui n’a pas d’essence. Celui qui en fait l’expérience est un sujet qui, comme dans le rêve, est à toutes les places. L’impossibilité de marquer sa place comme conscience du rêve fait du rêveur un sujet qui est à la place de personne. C’est l’envers de la fixation lors du cérémonial pervers où le sujet tente par tous les moyens de se maintenir conscience de jouissance, de maintenir un scénario et de l’accomplir en l’ayant écrit jusqu’à la dernière ligne, essayant d’éviter de se trouver dans la zone du « plus personne ».

Avec le Congrès,  nous nous trouverons dans une zone où nous interrogerons l’expérience de cette zone , depuis l’expérience de la passe, en passant par la clinique à la « première personne », jusqu’à  la  clinique des cas paradigmatiques d’une expérience singulière . Ce sera le Congrès du « Sacre du sujet » . Chut… !

15 mars 10

Publicités