Après des mois de lamentations sur le déclin de la passe dans l’Ecole on a eu besoin d’un acte (JAM) pour que quelque chose bouge dans le pays de la psychanalyse. Les passants, les passeurs, le cartel, le collège… toute la procédure sens dessus dessous. Une excellente opportunité pour réanimer le désir pour l’expérience de la passe. Je voudrais apporter quelques réflexions qui relèvent de ma participation comme passeur.

La surprise et la perplexité qu’ont soulignées beaucoup de collègues dans des circonstances similaires, me sont apparues redoublées. D’une part, l’appel d’un premier passant m’a annoncé ma condition de passeur, et ce accompagné d’un affect d’angoisse face à la tâche que je devais envisager. Tâche pour laquelle on est difficilement préparé, du moins la première fois. D’autre part, le silence, dans l’Ecole même, sur cette fonction. Hormis les textes institutionnels, peu à scruter.

D’où le fait que la proposition actuelle sur « la tyrannie de la transparence » soit une bonne manière pour nous de retrouver l’intérêt pour la passe, présent lors de la naissance même de l’ELP. Transparence avec les limites propres de ce qu’on peut dire, de la vérité menteuse qu’ est tout discours sur le réel. En tout cas, ces limites ne la font pas moins nécessaire.

Dans l’ELP on connaît le poids du silence, la mortification qu’il produit dans notre vie associative, l’inertie parallèle – qui alimente l’enfermement – des conversations off the record. Ce qui est en jeu, sans doute, c’est la dialectique entre l’Un et le Multiple, la spécificité « autonomique » espagnole aussi bien que, je crois, le style qui a conformé une habitude pendant beaucoup de temps et qui apparaît, symptomatiquement, comme inhibition dans des moments cruciaux pour l’avenir de la psychanalyse, comme c’est le cas à l’heure actuelle.

La proximité de nos collègues Français, avec lesquels nous avons un transfert de travail privilégié, a été l’opportunité de sortir de l’enfermement et de la tension locale, mais en même temps a fonctionné comme un Autre (il s’agit bien évidemment de notre construction à nous) exigeant, idéalisé et parfois impératif, dont la demande (supposée) nous a fait tomber par moments dans un certain suivisme acritique, dû plus généralement à  l’inhibition devant des initiatives propres. Ce qui n’est pas sans nous abriter de la castration.

En ce sens, la question de la passe n’a pas fait exception. De même que les collègues de l’ECF se plaignent du silence et de l’opacité de la procédure, de l’absence de voix – mis à part les AE – qui puissent apporter leur expérience sur la procédure, depuis les passeurs jusqu’au cartel de la passe et aux passants non nominés, cette opacité est aussi devenue consistante dans l’ELP ces dernières années. Il est vrai qu’après la conversation de Madrid sur la passe, on a fait un effort pour que l’horizon de l’Ecole Une soit présent dans le travail de tous les membres, et les activités sur la passe n’ont pas été uniquement la responsabilité des AE.

Parler de la procédure depuis les différentes perspectives suppose de mettre en acte cette thèse de l’Ecole de la passe et réduire ainsi le penchant d’idéalisation – et donc d’inhibition – dont nous connaissons déjà les conséquences paralysantes.

Vérité des témoignages

Alors, que se passe-t-il avec les passeurs ? Lors de ma première expérience, le passant avait présenté son témoignage organisé selon une logique très bien construite par lui pendant un temps préalable assez long. Il me revanait de re-construire cette logique, de la réduire pour la transmettre au cartel. J’ai eu la conviction intime que quelque chose s’était passé. C’était un témoignage qui portait une haute valeur d’enseignement, et que le cartel a sanctionné avec la nomination AE.

La deuxième fois, ça a été très différent : la logique du cas restait voilée sous une prolifération de formations de l’inconscient pour lesquels les notes prises s’avéraient être un matériau insuffisant pour faire « passer » quelque chose de ce que serait le devenir analyste.  Le versant de l’inconscient transférentiel fonctionnait comme un obstacle à l’émergence du réel et son savoir y faire. Il fallu rencontrer encore une fois le passant, par indication du cartel, pour que l’épreuve se termine enfin sans nomination. En tant que « plaque sensible », j’ai transmis au cartel quelque chose de l’ombre épaisse qui voilait des points brûlants de la résolution symptomatique du passant.

La troisième fois eût aussi sa particularité différentielle. Il s’agissait d’un témoignage bref, minimaliste, d’une logique déjà réduite par le passant, qui pourtant n’était pas suffisant pour vérifier la production de l’analyste, même s’il donnait une bonne idée de l’engagement décidé du passant avec la psychanalyse.

Trois passes singulières face auxquelles, en tant que passeur, j’ai dû accueillir chacune des particularités. Néanmoins chacune, à sa façon, m’a appris des choses importantes sur les différents moments de l’expérience analytique. Aucun d’entre eux n’a épargné son effort et son travail pour transmettre son expérience singulière. Pourquoi renoncer, alors, en tant qu’école, à ces enseignements ? Pourquoi ne pas donner la voix aussi à ces passants qui n’ont pas été nommés et aux passeurs qui les ont accompagnés tout au long de la procédure ? Et bien sûr aux enseignements du cartel de la passe. La désignation du passeur n’est pas étrangère au cours de sa propre analyse. Dans mon cas, ça avait un rapport à ma manière névrotique de m’inhiber, à ma forme particulière de n’en vouloir rien savoir, avec la relance que cela suppose du désir pour la passe.

L’autonomie dont on a parlé dans ce débat, je l’entends non pas comme un plus de fragmentation, avec l’enfermement et l’endogamie que cela comporte, mais comme un appel vers plus de responsabilité et de désir pour chacun, en tant que membre (et sociétaire) de l’ELP, pour faire de la passe sa propre affaire, quelque chose qui le regarde autant lui que l’école dans son ensemble et qui, à cause de cela, ne dépend pas (pas seulement) des vicissitudes de l’Autre. Une école d’analysants est sans doute la meilleure politique que la psychanalyse puisse adopter aujourd’hui.

Traduction : Ariel Altman

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