Par Philippe De Georges

Parmi les semblants les plus riches de l’expérience analytique, celui de Vérité occupe une place privilégiée. Freud en fait un abondant usage et l’attrait de l’analyse tient pour une part au dessillement que son discours a pu produire : les apparences sont trompeuses et l’homme ne voit pas les choses telles qu’elles sont. La vision qu’il se fait du monde est fortement faussée par les lorgnons qu’il porte. Il y a loin de la réalité des choses à l’idée qu’il s’en fait, alors que cette idée construite et déformée règle son rapport aux autres et conditionne sa conduite. La réalité est une chose, sa perception en est une autre, et ce qui fait trace mnésique est encore autre chose. Autrement dit, ce qui vaut comme vérité pour un sujet est à tout prendre le résultat d’une construction, ce qui justifie de distinguer Wahreit et Wirklichkeit, vérité et réalité.

De la même façon, l’écoute que Freud propose aux patients qui viennent à sa rencontre met en évidence l’écart voire le fossé entre l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, qu’ils offrent aux autres ou que ceux-ci leur renvoient en retour, et la vérité intime qui les anime et qu’ils font tout pour méconnaître. L’inconscient vient nommer ce savoir insu, plus vrai que l’apparence, les images et le comportement. Tel magistrat rigoureux et hanté par le droit et l’ordre peut être au fond de lui un criminel. Tel jeune immigré russe qui collectionne les conquêtes féminines peut se révéler inconsciemment homosexuel. Tel jeune officier révulsé par les propos d’un capitaine cruel peut être habité par cette jouissance même, qui reste ignorée de lui…C’est qu’en effet, le moi n’est pas maître en sa demeure où la vérité se fait fantômatique.

Freud, scientiste et soucieux d’inscrire la psycho-analyse dans les cadres de l’épistémologie de son temps, promeut à l’envi le terme de réalité, (Réalität ici, Wirklichkeit là) comme clef de sa doctrine : il y a perte de la réalité, dans la névrose comme dans la psychose ; le père est le garant de la réalité ; l’expérience des cures conduit à distinguer, tout en leur conférant une égale dignité, réalité externe et réalité psychique, ou interne ; la distinction de la réalité des faits et des constructions fantasmatiques est une clef de la conduite des cures…

L’analyse se fait fille de la science moderne, héritière de Keppler, Copernic et Descartes, sur le terrain de ce qui reste opaque dans la conduite humaine et les replis de l’âme, qu’il s’agit d’arracher à l’obscurantisme religieux et aux illuministes mesmériens. La tension entre vérité et réalité est donc centrale dans son œuvre.

Lorsque Lacan viendra, c’est à une restauration du règne de la vérité qu’il procédera d’abord : « Soyons catégorique, il ne s’agit pas dans l’anamnèse psychanalytique de réalité, mais de vérité» (Ecrits, page 256). C’est ainsi que se trouve à la fois critiquée la conduite de la cure de l’Homme aux Loups, dans laquelle selon lui la quête forcée de la réalité aurait contribué au déclenchement persécutif du patient, et abandonnée l’orientation scientiste de la psychanalyse.

Mais cette remise en scelle de la vérité n’est pas sans poser de nouveaux problèmes. S’agit-il en effet d’un retour à une épistémologie préscientifique, d’un effacement du pas décisif de Keppler ? La psychanalyse s’engage-t-elle du coup dans le champ des vérités révélées qui ordonne le registre religieux ? Est-ce un retour à la vérité platonicienne, celle dont le lieu est le ciel des Idées, des essences éternelles et de la divine nécessité ?

Il ne faut pas longtemps pour constater que la vérité analytique à laquelle Lacan a recours est loin de ces formes idéalisées d’une vérité (A-léthéia) droite,  invariable, inaltérable et stable que Socrate opposait aux sophistes, mais qu’elle est varité, qu’elle a structure de fiction, qu’elle est contingente et définitivement pas-toute et tout au plus mi-dite.

Mais, si la vérité est ainsi désidéalisée, si elle est en fin de compte réduite à sa forme singulière – valant pour tel sujet, et pour nul autre – la psychanalyse croit-elle pour autant à un univers du discours où tout ne serait que semblants, ou rien ne transcenderait l’existence individuelle ? Sommes-nous devenus sans le dire relativistes en matière de savoir (tous les points de vue se valent) et cyniques au sens canaille du terme (ma jouissance est le seul indice de ce qui est vrai pour moi) ? Proclamons-nous la victoire tardive des sophistes ?

Le penser serait ne tenir aucun compte de ce que Lacan nous propose à l’occasion comme son symptôme : l’invention du réel comme ce qui résiste à toute réduction par le symbolique et toute prise du signifiant. C’est ce que souligne Jacques-Alain Miller en notant que Lacan opère une promotion de son réel, au détriment de la vérité. Le réel nous est indispensable aussi bien du point de vue éthique que du point de vue épistémologique. D’où l’intérêt de ce semblant nouveau, invention de Lacan, qu’est l’objet a. C’est en effet en lui (« un objet de nature voilé »)que réside, nous dit-il, la vérité ultime du sujet.

Publicités