Après la lecture de quelques-unes des contributions au débat annoncé par la lettre d’Estela Paskvan, je vois plus clairement ce qu’on voulait dire lorsqu’on affirmait qu’à l’ELP “le dispositif de la passe est loin”, raison qui, en principe, expliquerait l’absence de demandes de passe de membres espagnols. Au delà du besoin de préciser les règlements, il me semble plutôt que c’est l’Ecole-Une et la passe même en tant qu’expérience, et non pas le dispositif, qui lui donnent existence dans chaque Ecole, ce qui est devenu aujourd’hui lointain pour toute une génération à l’ELP. Et il reste encore à trouver les raisons de cela. Peut-être ne sont-elles pas étrangères à la nature même de l’Ecole-Une que nous essayons de cerner dans ce débat et de la place que celle-ci doit avoir au sein de chacune des Ecoles de l’AMP.

Voyons les arguments. Le caractère “lointain” du dispositif se concrétise maintenant dans une demande sous la forme : “le dispositif est proche des membres lorsque ceux-ci ont été convoqués pour dire et pour décider quelque chose autour de son fonctionnement”, chose qui ne serait pas arrivée à l’ELP car son fonctionnement serait resté entre les mains de la FEEP dont la médiation, par ailleurs, serait déjà devenue “superflue ou obsolète”(Estela Paskvan). Estela préfère là le ton impératif dans son adresse à la hiérarchie, et elle n’hésite pas à lui lancer un “enlève tes mains de la passe !”. Il aparaît aussi une demande de contrôle qui ne soit pas si dépendante des “vicissitudes de l’Autre”, et de “la proximité de nos collègues français”, proximité qui a “fonctionné comme un Autre (il s’agit, bien sûr de notre construction) exigeant, idéalisé et parfois impératif” (José Ramon Urbieto). On peut également le formuler sous les termes “l’ELP est une école sans “dispositif de la passe”, et que “le dispositif de la passe à la FEEP est resté sans interlocuteur, et il n’a personne avec qui maintenir la conversation nécessaire”, étant donné qu’il n’y a pas eu une “assemblée des membres pour discuter, approuver et contrôler le dispositif de la Passe” (Montserrat Puig).

“L’éloignement” du dispositif aurait eu lieu à partir de 2006 avec la transformation de l’EEP en FEEP. Néanmoins, à la lumière des informations dont nous disposons sur la passe en Espagne, il y a eu plus ou moins le même nombre de demandes dans les quatre années précédent cette date, que depuis cette date jusqu’à aujourd’hui; peu nombreuxes, en effet, si nous enlevons les demandes en provenance d’autres écoles. Ainsi il ne s’agirait pas d’un problème de règlements, ni du pouvoir de décision dans une assemblée sur le fonctionnement du dispositif.

Par ailleurs, et en ce qui concerne la transformation de l’EEP en Fédération d’Ecoles Européennes de psychanalyse (FEEP), il ne faut pas oublier que ce passage  incluait l’ECF dans la dite Fédération, avec l’ELP, la SLP et la NLS. Ce n’est pas banal à l’heure de comprendre la fonction de noeud que doit avoir aujourd’hui cette Fédération, étant donné la place de “lointaine proximité” qu’avait l’ECF pour beaucoup par rapport à l’EEP. Nous avons salué dans son temps, l’inclusion de l’ECF dans la FEEP, et en effet, ce serait un incroyable paradoxe que nous construisions maintenant à sa place un Autre idéal qui nous impose et nous exige des choses. Accentuer ce fait, serait seulement possible si nous pensions l’ELP comme un élément séparé de la FEEP et de l’AMP en tant que telle. Alors qu’en réalité il existe des membres des autres Ecoles qui se sont adressés à l’ELP pour faire la passe, dans un dispositif plus “lointain” encore si nous réfléchissons en termes géographiques ou de décision sur le fonctionnement dans une assemblée. Quel pouvoir de décision a donc eu sur le fonctionnement de la passe dans la FEEP notre collègue Gustavo Stiglitz, nommé récemment AE par un cartel de la FEEP ?

Vu depuis la perspective d’un membre déjà délocalisé de sa communauté, la problématique de la passe à l’ELP par rapport à l’Ecole-Une ne semble pas être un problème d’éloignement du dispositif, de composition des cartels et des secrétariats – complètement espagnols depuis un certain temps – ni encore d’un contrôle croissant des règlements par des assemblées.  Ces règlements doivent être actualisés depuis la transformation de l’EEP en FEEP, mais on ne voit pas pourquoi cela produira comme effet un “rapprochement” d’avec la passe.

En changeant seulement des règlements et en les rendant soi-disant plus “autonomes” – autonomes de quoi, en vérité ? – je ne crois pas que nous arriverons à situer et à modifier ces raisons. Plutôt que de mettre l’accent et les raisons dans un Autre (construit ou existant d’emblée) soi-disant impératif dans la hiérarchie et dans le contrôle des règlements, peut-être gagnerons-nous à nous demander quelle transmission effectue chacun d’entre nous, de l’expérience de l’Ecole-Une et de la place qu’a l’expérience de la passe.  Si la passe est, comme nous le répétons en ce moment, “délocalisé”, c’est parce que l’Ecole-Une traduit en chaque lieu cette “délocalisation” en termes de “désidentification” à la communauté locale.

En lisant ainsi la situation actuelle, il apparaît encore un autre problème encore plus structural, qui prend corps de manière plus spécifique à Barcelone, qui concerne la demande de disposer d’un pouvoir de décision plus autonome, un contrôle croissant au niveau local sur le dispositif de la passe et par conséquent de l’Ecole même. La revendication d’autonomie est en effet toute une question dans l’actualité politique et social catalane et il n’est pas du tout facile de le détacher des mirages du Moi autonome dans lequel s’est réjoui toute une communauté analytique,

Je vois comme preuve de cette difficulté parmi nous, la lecture de certains propos dans ce débat. Je ne pense pas que nous puissions ni comprendre ni définir actuellement, par exemple, l’Ecole-Une comme une communauté au sens strict, si elle n’était pas cette “communauté de ceux qui n’ont pas de communauté” que nous avons évoqué tant de fois. Parce qu’il s’agit dans l’Ecole-Une de faire l’expérience de ce qui ne fait pas communauté, de ce qui empêche chaque membre de chaque Ecole de s’identifier avec cette communauté, toujours imaginaire pour l’expérience analytique, qu’elle soit une communauté autonome, nationale, linguistique mais aussi une communauté de la passe ou une communauté locale de l’ELP. Autrement dit, l’Ecole-Une est ce qui à chaque endroit se pose à contre-courant  de l’identification avec la communauté. Et nous savons comment cette difficulté a été et demeure spécialement sensible en Espagne. Mais n’est-ce pas précisément cette difficulté que nous retrouvons aussi en tant qu’inertie si difficilement franchissable dans l’expérience analytique ? Plus la fin s’approche – et nous sommes toujours, cher Achille, chère Briseis, un peu plus proche de la fin, chacun à sa façon –  et plus se renforce la demande ou la revendication d’une identification; plus l’objet en jeu est isolé, plus s’éloigne l’identification rassurante. Se déplacer dans ce paradoxe, qui est aussi celui de l’Un et du Multiple, est le pari de l’Ecole-Une, dans laquelle nous devons savoir traiter le réel en jeu du groupe analytique.

Dans cette perspective, ce n’est pas tant le dispositif qui devrait se rapprocher – le dispositif est toujours là, à portée de main de n’importe quel membre, même d’un non-membre de cette “communauté” – mais l’Ecole-Une elle-même, et la place de la cause qu’elle rend présente à chaque endroit.  Comment la faire exister et la rendre plus présente, au delà de la nommer, elle, qui semble plutôt innommable ?

Ce que nous repérons comme un “éloignement” entre nous et qui serait la raison d’absence de demandes de passe, ne serait-elle pas alors un éloignement de l’Ecole-Une en tant que telle ? Sans doute le présent débat doit nous aider à nous la rendre plus présente.

Traduction : Fabian Fajnwachs

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